L’état des finances publiques fédérales suscite généralement deux types de réactions. Pour certains, la situation n’est pas dramatique : le ratio de la dette en fonction du PIB est l’un des meilleurs du G7, et le Canada peut se permettre des investissements et des programmes sociaux de grande envergure. Pour d’autres, le déficit actuel de 55 milliards de dollars est colossal, et la dette de 1 445 milliards de dollars est un affront aux générations futures qui justifie toutes les restrictions budgétaires, grandes ou petites.
Depuis quelque temps, le gouvernement fédéral se sert des deux volets de cette dualité d’opinion pour justifier ses politiques publiques, en fonction des champs d’intérêt favorisés ou non. Ainsi, les goussets sont très relâchés en ce qui a trait notamment à la défense nationale (73 milliards/an d’ici 2030, 135 milliards/an d’ici 2035), ou encore pour le pharaonique projet de train à grande vitesse Alto, pour lequel on prévoit de 100 à 120 milliards de dollars d’investissement. Connaissant notre historique en matière d’investissements publics en infrastructures, quelqu’un croit vraiment que ce montant vertigineux suffira en bout de piste? Moi non plus.
En revanche, le gouvernement se réclame de la rigueur budgétaire pour justifier la fermeture de sept centres de recherche en agriculture à la grandeur du pays. Dans une affirmation particulièrement désolante, le ministre Joël Lightbound a déclaré que « le nouveau gouvernement a été élu avec un mandat clair : dépenser moins pour investir davantage. » Que la recherche en agriculture visant à rendre notre pays plus compétitif et moins vulnérable en termes d’autonomie alimentaire soit considérée comme une simple « dépense » démontre un flagrant manque de compréhension de la fragilité de notre secteur d’activité, et une remarquable cécité quant à l’importance stratégique pour tout pays de compter sur une agriculture compétitive.
Les conséquences de ces fermetures sont pourtant bien réelles et immédiatement mesurables sur le terrain. Au Centre de recherche d’Agriculture et Agroalimentaire Canada de Québec, plusieurs projets structurants seront brutalement interrompus alors que tout est en place : essais sur la destruction des prairies et la gestion optimale de l’azote, mesures fines des pertes par lessivage et des émissions de N₂O, suivi du microbiome des sols, ou encore expérimentations sur des cultures pérennes comme le panic érigé. Des parcelles déjà implantées, instrumentées et suivies sur plusieurs saisons seront abandonnées, compromettant la répétabilité scientifique pourtant essentielle pour tirer des conclusions solides. Pire encore, ces fermetures mettront fin à un transfert de connaissances direct entre chercheurs et producteurs — démonstrations au champ, journées techniques, recommandations concrètes — qui permettent d’améliorer les rendements tout en réduisant les pertes d’azote et les impacts environnementaux. Autrement dit, on détruira volontairement de la connaissance appliquée, déjà financée et prête à livrer des résultats, au nom d’une rigueur budgétaire à géométrie variable.
Selon une analyse récente de Financement Agricole Canada, si la population américaine est de 8,5 fois supérieure à celle du Canada, et que son secteur agricole est cinq fois plus gros, les investissements en capital de risque dans les technologies agricoles y sont 23 fois plus importants. À terme, c’est un euphémisme que d’affirmer que cet écart met à mal notre compétitivité face à nos sympathiques voisins. La fermeture de nos centres de recherche et le désengagement du gouvernement fédéral dans la recherche n’aideront en rien à refermer cet écart catastrophique.
En raison de sa géographie et de son climat, ce sera toujours un défi de taille de pratiquer l’agriculture au Canada. Nos agricultrices et agriculteurs y parviennent grâce à leur travail acharné, leur créativité et leur expertise. Mais on ne pourra pas toujours sauver la mise en se battant à armes inégales avec nos voisins. En fermant nos centres de recherche publics, le gouvernement Carney nous rend encore plus vulnérables face à la compétition extérieure, et dans ce contexte géopolitique des plus incertains, il s’agit d’une erreur stratégique profonde.
Jérémie Letellier
Président régional